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Le Livre des Rois
Les grandes invasions
Il y a environ 2200 ans, s'épanouissaient en Asie et en Europe de brillantes
civilisations ;
Sur les bords de la Méditerrannée, alors que l'Egypte ancienne est encore un
pôle culturel très important, la grèce antique est en plein essor : l'époque
des grands philosophes, de Socrate, de Platon et de son disciple Aristote est
encore proche, et l'Acropole rayonne sur tout le bassin méditerrannéen, alors
que Rome et Carthage se déchirent.
Quelques milliers de kilomètres à l'Est du Péloponnèse, le grand royaume de
Perse domine l'immense Eurasie et la civilisation persane entretient des
liens culturels avec la non moins brillante civilisation hindoue ; c'est
l'époque du Bouddha historique, alors qu'en Chine, protégée des terribles
tribus mongoles par la fameuse Grande Muraille récemment construite, les
disciples de Lao Tseu répandent sa philosophie du Tao.
Cette colossale muraille, visible jusque depuis la Lune, protégera la
civilisation chinoise pendant des siècles des tentatives d'invasions des
hordes turco-mongoles qui, ne pouvant la franchir, s'en détourneront pour
déferler sur l'Asie centrale et le plateau iranien , avant d'arriver jusqu'en
Europe autour de l'an 450 de notre ère, sous la bannière du terrible Attila,
roi des Huns et " fléau de Dieu ".
Deux siècles plus tard, alors que l'empire Sassanide s'étend des confins de
l'actuel Afghanistan jusqu'aux rivages de la Mésopotamie, les invasions par
l'Ouest des Arabes conquérants de l'Islam naissant ébranlent le pouvoir
central persan, ce qui ouvre la porte du Nord de l'empire aux barbares
tartares et autres tribus mongoles.
Les Arabes, qui sont en fait très peu nombreux par rapport aux habitants de
l'empire perse, peinent à conquérir cet immense pays, et rencontrent de
nombreuses poches de résistance ; afin d'en venir à bout, ils engagent une
véritable armée de mercenaires issus des tribus turkmènes d'origne asiatique
. Après avoir pris militairement le contrôle du pays, cette armée turque
finit par prendre les rènes du pouvoir politique de l'ancienne Perse.
La principale caractéristique de toutes ces tribus turco-mongoles ayant
successivement envahi la Perse ne tient pas seulement à leur origine raciale
commune : on constate en effet que tous ces envahisseurs, numériquement et
culturellement très inférieurs à leurs " hôtes " iraniens, se sont
successivement fondus et dissous dans la grande civilisation persane.
A mesure qu'une tribu conquérante s'était sédentarisée et commençait à se
civiliser, une autre peuplade arrivait par les plaines du Nord qui, au bout
de deux ou trois générations, subissait le même sort ; les conquérants
militaires étaient culturellement conquis et phagocytés par la civilisation
qu'ils avaient théoriquement soumis ;
Et le même feuilleton s'est répété tout au long de l'histoire de l'Iran, pratiquement
jusqu'au début du vingtième siècle !
L'œuvre de Ferdowssi
A l'époque Sassanide, bien avant l'invasion arabe du septième siècle de l'ère
chrétienne, existaient en Perse de nombreux livres très anciens d'origine
hindoue, tels que les contes des mille et une nuits, les aventures de Sindbad
le marin, et un très épais recueil oscillant entre l'histoire et l'épopée,
appellé " Xodaï Namak ". Ces livres, conservés précieusement par
les érudits de l'époque étaient écrits en pahlavi, langue indo-européenne
alors couramment parlée en Iran.
A l'approche des armées des conquérants arabes venus propager leur nouvelle
religion islamique, les sages prirent la précaution d'envoyer les plus
précieux ouvrages de leurs imposantes bibliothèques dans le nord du pays,
alors que les envahisseurs arrivaient par le sud ouest ; dans les décennies
suivantes, les ouvrages scientifiques, dont certains constituent les
fondements des mathématiques, furent progressivement traduits en arabe, ce
qui permit leur diffusion jusqu'aux confins des terres musulmanes, c'est à
dire jusqu'en Espagne et en Europe centrale. C'est ainsi que le fameux "
Al Jebr' " devenu plus tard Algèbre en occident,arriva jusqu'à nous
comme une invention arabe !
Les livres d'histoire et les recueils de poésie, par contre, furent
majoritairement traduits en persan, langue indo-européenne parlée par les
Iraniens du nord, habitant la province de Khorasan, vaste contrée couvrant
l'essentiel de l'Asie centrale , et dont une des villes s'appellait
Tous.
Certains de ces ouvrages constituent encore aujourd'hui les fondements de la
culture persane :
En la bonne ville de Tous vécut il y a un millénaire environ un certain
Ferdowssi, qui allait entreprendre la tâche gigantesque de traduire en persan
les parties les plus essentielles à ses yeux du " Xodaï Namak ",
mettant ainsi en forme le fameux " Shah Nameh " ou Livre des Rois.
En effet, constatant l'impossibilité tant militaire que politique dans
laquelle se trouvait la nation persane de faire face aux multiples invasions,
dont les armées arabes avaient été un exemple magistral et dévastateur pour
le pays, Ferdowssi décida de dresser par lui même une sorte de "
Muraille de Chine " invisible afin de préserver coûte que coûte la
culture et la civilisation aryennes ;
Tel était dans son esprit la véritable mission de son Shah Nameh .
Cela explique pourquoi ferdowssi n'a pas traduit tout le Xodaï Namak ;
Tout d'abord, la tâche était énorme, et une vie n'y aurait sans doute pas
suffi, quand on connait la faible espérance de vie moyenne à cette époque,
fait dont ferdowssi était parfaitement conscient, dans sa grande sagesse.
Par ailleurs, les divers chapîtres du Xodaï Namak n'avaient pas tous la même
force spirituelle :certains se contentaient de relater des faits historiques
ou épiques, alors que d'autres recélaient un véritable message mystique, un
sens ésotérique profond.
Ferdowssi, qui était avant tout un mystique soufi accompli, pouvait
parfaitement distinguer et sélectionner les passages à haute teneur
spirituelle , qu'il décida de traduire en persan et de consigner dans un
livre nettement moins volumineux que son modèle original, quoique déjà fort
conséquent : le Shah Nameh , ou Livre des Rois.
Le Livre des Rois
Il en résulte que le Shah Nameh est un véritable livre de chevalerie
spirituelle, mettant en scène une constante confrontation de la Lumière et
des Ténèbres, dans laquelle des chevaliers mystiques défendent les valeurs de
la justice, du Beau, du Bien , et du Vrai contre des forces maléfiques sans
cesse à l'œuvre , toujours renouvellées et jamais à cours de ruses ni de
noirs desseins.
Le Livre des Rois exalte la force de l'humilité devant Dieu, au lieu de la
traditionnelle force physique magnifiée par certaines traditions populaires
;
Plus le héros est humilié devant Dieu, plus il se soumet à sa volonté et
implore son secours et son appui, et plus il a de chances de gagner des
batailles , de marquer des points décisifs, et de porter des coups fatals à
ses dangereux adversaires.
Armé par la main de Dieu , le chevalier spirituel défend la civilisation et
ses valeurs, qu'il préserve de l'anarchie, de l'injustice, et du chaos.
Ces chevaliers, avant d'acquérir ce statut, ont dû passer sept épreuves
spirituelles successives, afin d'éliminer en eux-même le dragon, symbole de
leur âme inférieure, siège de leurs pulsions animales et de leur Ego. Cette
âme animale, encore appellée " Nafs " est la somme de tous les
instincts primitifs, de la sexualité, de la violence et de l'agressivité au
service de l'égoïsme , de la vanité et de l'ambition personnelle égocentrique
;seul celui qui contrôle son Nafs peut prétendre atteindre l'étape ultime
dans laquelle il peut entrer en contact avec le Simorgh, le célèbre oiseau
mythique habitant le huitième climat, c'est à dire le monde de l'immortalité,
le Paradis céleste, au delà des mondes intermédiaires peuplés d'êtres encore
sur le long chemin de la perfection. . Ce Simorgh représente pour sa part
l'ultime évolution de l'âme du mystique arrivé au but de son voyage, et
devenu un splendide et omniscient habitant des cieux spirituels.
Les chevaliers mystiques sont placés sous la protection d'un guide spirituel
- ou " pir " en persan - représenté par un jeune garçon aux cheveux
blancs, jeune de la jeunesse éternelle de ceux qui ont atteint l'immortalité,
et à la fois très vieux par la sagesse et la connaissance, symbolisées par
les cheveux blancs ;
ce guide, nommé Zal, est en relation perpétuelle avec le Simorgh, dont il
possède les plumes ; ainsi, lorsqu'il est confronté à une difficulté qui le
dépasse, dépose-t-il une plume du Simorgh dans le feu, ce qui a pour effet de
faire descendre le Simorgh dans le monde matériel porter secours à Zal qui
l'a invoqué.
Zal, guide spirituel des chevaliers, est aussi le père de Rostam, le
chevalier le plus célèbre et le plus valeureux de l'épopée iranienne.
Ces chevaliers ont déchiré le voile qui sépare le monde sensible du monde
suprasensible, et sont actifs des deux côtés de ce voile ; c'est ainsi que la
plupart des évènements du Shah Nameh ont lieu à la fois dans les deux mondes
simultanément , et le lecteur doit s'attendre à " naviguer " entre
le monde matériel et le monde invisible ;
Il doit aussi s'interroger sur le sens mystique des récits de chevalerie de
ce Livre des Rois construit par Ferdowssi comme une muraille invisible contre
la barbarie et le matérialisme ;
Cette muraille, si elle n'est pas observable à l'œil nu, n'en est pas moins
bien réelle : il faut , pour la voir, disposer d'un sixième sens, qui est
latent chez toutes les âmes mais que seuls les mystiques ont appris à
développer et à utiliser.
Et cette muraille a effectivement assuré la survie , jusqu'à nos jours, d'une
civilisation apparement vaincue , et d'une culture persane qui a joué le rôle
d'un liquide dissolvant pour ses envahisseurs, préservant de ce fait son
identité et assimilant totalement les éléments extérieurs, pendant un
millénaire, inlassablement.
Comme on l'a évoqué, ce Shah Nameh est un des piliers de la culture mystique
persane :
Mowlana Rumi fait beaucoup allusion à Rostan dans ses écrits, ainsi que Hafez
de Shiraz, dont beaucoup de poèmes ou " Ghazals " sont rédigés à la
manière du Shah Nameh.
Hafez avait recopié le Shah Nameh pour sa bibliothèque personnelle, et y fait
de nombreuses références.
Saadi a, de même, rédigé son " Boostan " , livre de conseils
présenté sous forme de poèmes, en imitant les rythmes et la manière du Livre
des Rois de Ferdowssi , dont il cite beaucoup de passages .
L'influence du Livre des Rois sur la littérature et la poésie persanes est
immense, et fait toujours l''objet de recherches approfondies.
La mission de Ferdowssi
Ferdowssi, malgré l'important volume d' écrits qu'il nous a laissé, y parle
très peu de sa famille et de sa vie personnelle, ; en grand mystique soufi
qu'il était, il insiste surtout sur son propre amour envers le prophète Ali.
La traduction du livre des Rois du pahlavi au persan , qu'il a conçue comme
la mission spirituelle de son existence, a occupé trente cinq ans de sa vie,
jusqu'au jour de sa mort.
Au moment où il entreprend sa traduction, Ferdowssi est un homme aisé, à la
fortune bien établie ;
mais il sait que son œuvre est un travail de longue haleine, qui va lui
prendre beaucoup de temps et lui coûter beaucoup d'argent ; il doit en effet
embaucher deux personnes à plein temps, afin de travailler avec lui à
l'écriture du Shah Nameh : un traducteur et un scribe ; l' " entreprise
" de ferdowssi fonctionne comme un groupe de travail, suivant un
enchaînement bien rôdé : le traducteur traduit une phrase à haute voix, que
Ferdowssi tente illico de transposer sous forme de poésie persane, en vers
rythmés, que le scribe couche sur le papier ; puis ce dernier répète ce qu'il
vient d'écrire, afin que ferdowssi puisse éventuellement corriger ses vers
qui sont alors réécris par le scribe ;
le même scénario se répète ensuite pour la phrase suivante du texte original
en pahlavi.
Cette technique interdisait à ferdowssi d'exercer toute autre activité
professionnelle, puisqu'il composait lui même les vers persans de cet
incroyable et monumental poème, ce qui fait qu'il dut progressivement vendre
tous ses biens pour payer ses collaborateurs et poursuivre son travail de
traduction et de versification.
La seule manière de financer son œuvre sans puiser dans ses deniers
personnels eût été de solliciter des subventions de l'état, pratique courante
à cette époque ;
toutefois Ferdowssi savait bien que les souverains financent surtout des
oeuvres qui les flattent et les glorifient, et que de ce fait il avait bien
peu de chances de recueillir le soutien de son roi pour un si long poème
d'épopées anciennes ne formulant de près ou de loin aucune éloge particulière
du roi de Perse.
Ferdowssi se retira donc du monde pour réaliser sa traduction ;
au bout de deux décennies, l'essentiel des passages les plus importants,
contenant des réels messages spirituels, ayant été traduits, Ferdowssi se
trouva pratiquement ruiné et des amis lui conseillèrent , vu son âge avancé
pour l'époque - il avait passé la soixantaine-, d'envoyer un exemplaire de
son ouvrage au roi afin de solliciter une aide matérielle de sa part et de
pouvoir ainsi poursuivre la traduction et la versification persane du Livre
des Rois.
Or, le destin voulut qu'au même moment la dynastie chiite gouvernant la Perse
fut brutalement renversée par des envahisseurs turcs ,qui étaient musulmans
sunnites.
Et Ferdowssi était notoirement connu comme chiite , et mentionnait sans cesse
dans ses écrits sa foi et son amour pour Ali…
Le roi turc Mahmoud, qui était le nouveau maître de l'Iran, fit répondre à
Ferdowssi que s'il cachait ses opinions chiites, il lui verserait la somme
colossale de trente mille pièces d'or, ce qui lui permettrait de poursuivre
confortablement sa traduction, alors que s'il continuait à proclamer
publiquement la gloire du prophète Ali , il le ferait écraser sous les pieds
se ses éléphants !
Mais Ferdowssi avait le courage de ses opinions !
Par dessus tout, il voulait , lorsqu'il arriverait définitivement dans
l'autre monde, pouvoir se présenter la tête haute devant son maître Ali.
En parfait mystique, il avait la certitude de la continuité de la vie après
la mort physique, et s'y préparait sans cesse, affirmant que " notre
véritable demeure est ailleurs ".
Il avait vu dans un songe l'importante mission spirituelle qui lui avait été
assignée, et savait qu'il finirait par sombrer dans la pauvreté , mais s'y
était résigné, du fait de la certitude qui l'habitait que sa mission était la
chose la plus importante de son existence terrestre, et que donc il ne
pouvait y renoncer pour un quelconque motif.
Loin de plier devant le souverain et de satisfaire ses exigences, Ferdowssi
ignora donc les menaces du roi, qu'il insulta même publiquement, avant de
prendre immédiatement le chemin de l'exil, devenant un derviche itinérant,
errant de ville en ville pendant une quinzaine d'années …
Ferdowssi vécut en effet plus de quatre vingts trois ans.
Le destin des textes anciens
Le Xodaï Namak contenait l'histoire de la Perse tout au long de sept
millénaire, des temps légendaires de la préhistoire jusqu'à l'époque des rois
Sassanides, lesquels avaient ordonné de rassembler nombre de contes anciens
de différentes sources afin de composer ce livre imposant.
Quelques décennies après l'invasion arabe et la chute des empereurs
sassanides , des poches de nationalisme persan commencèrent à donner
naissance, en diférents points de cet immense territoire, à de véritables
états féodaux pratiquement indépendants ; ces états , afin d'affirmer leur
identité aryenne face à l'envahisseur arabe, entreprirent de traduire en persan
de très vieux textes porteurs des valeurs de la culture indo-européenne ; ce
fut le cas , au quatrième siècle de l'hégire (autour de l 'an mille de l'ère
chrétienne) , de l'état de Safarid, situé à l'emplacement de l'actuel
Baloutchistan, à l'est de l'Iran, où le Xodaï Namak commença à être traduit
en prose.
De même, dans l'état de Samanid, de culture persane et de tradition chiite,
qui fut le dernier état iranien indépendant avant l'invasion turque, germa un
grand mouvement de traduction de textes anciens dont " Kalileh et Demnah
".
Les vissicitudes de ce " Kalileh et demnah " méritent d'être
contées, afin de bien se rendre compte à quel point le destin d'un texte
ancestral peut être cahotique et combien de traductions successives il peut
subir ; ouvrons donc une parenthèse à ce sujet :
Le texte original de " Kalileh et Demnah " avait été écrit en
sanskrit, il y a environ cinq mille ans ; à l'époque Sassanide, il fut
apporté en Iran , où il fut traduit en pahlavi , langue usuelle de l''époque,
par des sages de la cour royale; après la chute des Sassanides, le texte fut
traduit en arabe par un certain Ibn Moqafa ; puis, come on l'a dit plus haut,
" Kalileh et Demnah " fut traduit en persan par les Samanides : à
cette époque, il fut rédigé en vers parle grand poète Roudaki. C'est ce texte
de Roudaki, importé en Europe et traduit en latin, qui inspira très largement
La Fontaine pour la grande majorité de ses fables, qui ne sont en fait qu'une
traduction libre, en français, des poésies de Roudaki ! A l'époque khadjar
enfin, c'est à dire au dix neuvième siècle, les fables de La Fontaine
influencèrent à leur tour un poète iranien nommé Iradj Mirza, qui en
traduisit certaines en persan, sous forme de vers très simples et très
populaires… et la boucle est ainsi bouclée !
Naissance d'une vocation
Roudaki , qui avait traduit en poésies persanes " Kalileh et Demnah
", était considéré en Iran comme le plus grand poète de son temps ;
Ferdowsi est né précisément l'année du décès de Roudaki, à l'époque des
Samanides et , baigné dans cette culture chiite nationaliste , il subit l'
influence de son illustre ainé.
Ferdowssi pouvait constater quotidiennement que nombre de ses concitoyens
connaissaient par cœur de longs passages de " Kalileh et Demnah " ;
il comprit ainsi que la poésie était le meilleur vecteur de son message, car
elle avait la faculté de demeurer dans la mémoire des gens. D'autant que ,
depuis sa prime jeunesse, Ferdowssi avait un don certain pour la poésie, et
versifiait avec beaucoup d'aisance, créant pour son propre plaisir et par
amour de l'art des poèmes agréables et harmonieux, racontant des histoires
tirées de très anciens contes.
Quelques années plus tôt, un autre poète, nommé Daqiqi, s'était donné la
mission de traduire le Xodaï Namak en persan ; étant Zoroastrien, Daqiqi
avait commencé sa traduction par un passage contant l'histoire du prophète
Zarathoustra, mais après avoir traduit un millier de vers, Daqiqi avait été
assassiné par son esclave .
Au moment de ce meurtre, Ferdowssi n'avait que quarante ans ;
Contrairement aux autres poètes de son temps, il ne fréquentait nullement la
cour royale, préférant vivre sa vie à l'écart des mondanités, entre la
poésie, qui était son violon d'Ingres, et la gestion de ses affaires
matérielles ; car Ferdowssi appartenait à une classe aisée de la population,
appellée " Dehqan ", constituée de propriétaires terriens bien
enracinés ;
sa famille possédait des terres étendues, cultivées par de nombreux paysans.
Ferdowssi nourrissait le dessein de traduire le Xodaï Namak pour son propre
plaisir lorsqu'une nuit, il fit un songe qui fut déterminant pour le restant
de sa longue existence terrestre :dans ce rêve, il rencontra Daqiqi dans un
magnifiquejardin fleuri et ombragé de grands arbres ; Daqiqi portait dans la
main droite une coupe d'un vin délicieux ; il s'approcha, leva légèrement la
coupe de vin et dit à Ferdowssi qu'il fallait boire ce vin uniquement en
l'honneur du roi Kavous.
Kavous était le célèbre roi de la grande épopée persane narrée dans le Xodaï
Namak, et Ferdowssi, revenant à lui même, comprit immédiatement que Daqiqi,
depuis l'autre monde, venait de lui confier la mission de traduire le Xodaï
Namak en persan.
Dès le lendemain, d'après certains récits, Ferdowssi se rendit chez un maître
soufi qui habitait sa ville de Tous, afin de lui demander la permission et le
courage de remplir cette mission de longue haleine. Ce maître était connu
sous le nom de Cheik Mahmoud Ma'chouq Toussi.
Lorsqu'il accepta cette mission, Ferdowssi était parfaitement conscient du
fait que la réalisation de cette œuvre ne lui apporterait rien
matériellement, mais qu'au contraire il devrait y consacrer l'essentiel de sa
fortune.
Il savait également que cela l'engageait pour vingt ou trente ans, si ce
n'est plus !
Malgré toutes les difficultés que cela représentait pour lui, il se lanca
dans cette mission car, outre le fait qu'il était fermement convaincu de la
nécessité de défendre la culture aryenne face aux occupants arabes, Ferdowssi
croyait par dessus tout en la véracité des messages délivrés par les songes.
Ferdowssi a en effet écrit lui même que le rêve est une voie vers la
connaissance suprasensorielle, une fenête sur le monde métaphysique :
" Les esprits clairs voient pendant le sommeil la réalité de toute
chose, comme on voit le feu sur l'eau ",
" Ne penses pas que le songe que tu voies est une chose légère, car le
songe est une faculté propre aux prophètes " écrit-il.
Ferdowssi donne même nombre d'explications techniques concernant les rêves ,
et en particulier l'influence de la lune et du passage des astres et autres
corps cosmiques qui contribuent à créer les conditions adéquates pour que la
porte du monde suprasensible s'ouvre à l'âme humaine.
Pour celui qui croit , comme Ferdowssi, en la véracité des rêves, le message
d'un rêve est encore bien plus important qu'un ordre donné par le roi en
personne : on se trouve sur un registre nettement supérieur, puisque les
messages donnés en rêves viennent des esprits supérieurs qui représentent la
divinité elle même…
C'est pourquoi cette mission devient pour Ferdowssi ultra-prioritaire, et
rien ne pourra plus le dévier de sa route : Son rêve contenait un message
secret que Ferdowssi a décodé et qu'il prend en considération.
En effet, le plus important n'est pas la faculté de rêver, mais plutôt la
faculté d'interprèter ces rêves ; il faut pour cela connaître le langage des
rêves, pour pouvoir déchiffer les symboles qui sont le mode d'expression le
plus courant dans les rêves .Cette connaissance est généralement reconnue
comme étant propre aux prophètes et aux voyants.
Ferdowssi explique ensuite que l'apprentissage et la maîtrise de ce langage
n'ont rien à voir ni avec l'expérience, ni avec l'âge, ni avec la
transmission scolaire, mais que c'est une faculté tout à fait innée ;
certains en sont capables, comme si leur âme connaissait ce langage, au même
titre qu'on connaît une autre langue qur celle que l'on parle couramment.
C'est pourquoi les récits selon lesquels il se serait rendu auprès d'un
maître soufi pour se faire confirmer cette mission et recevoir son appui
spirituel sont tout à fait vraisemblables, et même très réalistes ;
Dans la Shah Nameh, Ferdowssi écrit également avoir vu Daqiqi en rêve , et
que ce dernier lui aurait déclaré : " J'ai déjà traduit un millier de
vers ; lorsque tu arriveras au passage que j'ai traduit, cites exactement mes
vers, afin que mon propre nom reste également dans l'Histoire … ".
Ce que respecta très scrupuleusement Ferdowssi !
Lorsque, au fil de sa traduction, il arrive au passage traduit naguère par
Daqiqi, il arrète de traduire, cite très fidèlement les mille trente cinq
vers de Daqiqi, non sans en critiquer ensuite le style approximatif et assez
peu à son goût…
On peut noter que ce dernier rêve est un échange directe, qui ne fait
nullement appel au langage symbolique le plus souvent rencontré dans les
songes signifiants .
Ce qui laisse à penser que Ferdowssi vit Daqiqi dans deux rêves différents,
très espacés dans le temps : un premier rêve, complètement symbolique, vu
avant de commencer sa traduction du Livre des Rois, et qui déterminera sa
vocation, et un second , beaucoup plus direct, vu sans doute juste avant
d'arriver à la traduction du passage déjà traduit autrefois par Daqiqi, c'est
à dire environ quarante mille vers après le commencement du Shah Nameh ; ce
qui espace probablement ces deux songes de presque vingt ans, au cours
desquels Ferdowssi traduisit sans relâche !
Il existe sur la vie de Ferdowssi beaucoup de récits fantaisistes et sans
fondement , inventés par des conteurs des décennies ayant suivi sa mort. En
la matière , comme en beaucoup d'autres, il faut savoir faire la part des
choses, et séparer le bon grain de l'ivraie, afin de ne pas perdre le fil de
ce que fut vraiment son existence et de ses motivations profondes.
Le plus sûr, en l'occurrence, est de ne se fier qu'à ce qu'a rapporté
Ferdowssi lui même, et entre autres les deux rêves évoqués plus haut, qui
nous montrent bien à quel point Ferdowssi avait la certitude de la véracité
des songes ;
Au vu de ce qu'il a lui même écrit à ce sujet,il ne peut être mis en doute
que Ferdowssi, tout au long de sa vie, a été conduit sur le chemin spirituel
par la voie des rêves.
La mort du poète
On se souvient qu'au temps de Ferdowssi, alors que ce dernier avait déjà
écrit la majeure partie du Livre des Rois, la Perse fut envahie par les
armées turques du Sultan Mahmoud ;
Dès lors, les musulmans sunnites dominaient le pays, et les chiites furent
éloignés des emplois stratégiques et même pourchassés par les nouveaux
maîtres du pays ; dorénavant, les persans chiites devaient cacher leur
véritable foi sous des apparences de sunnites orthodoxes.
Au onzième siècle de l'ère chrétienne, plus précisément en l'an 412 de
l'Hégire, Ferdowssi s'éteignit à l'âge de quatre vingt trois ans.
Or il était de notoriété publique que Ferdowssi était chiite ; il l'avait
proclamé dans ses poèmes , qui font sans cesse référence à sa foi et en son
amour pour Ali.
C'est pourquoi l'imam de la ville de Tous, dans laquelle avait vécu Ferdowssi
et où il venait de décéder, refusa de l'enterrer religieusement dans le
cimetière des musulmans ;
les proches du poète disparu emportèrent alors son corps pour l'ensevelir
dans un petit jardin situé à l'extérieur des murailles de la ville . Alors
que son corps franchissait le portail de la ville vers sa dernière demeure,
un messager du Sultan entrait dans la cité précisément par la porte opposée,
porteur des trente mille pièces d'or que le Sultan turc avait fini par
accepter de donner à Ferdowssi pour subventionner son œuvre… Mais il était trop
tard ! et la fille du poète renvoya le messager avec tout son or, refusant
catégoriquement, comme l'aurait probablement fait son père, la récompense
tardive du monarque.
Avec ces trente mille pièces d'or, le Sultan décida de faire construire une
digue, qui permit d'irriguer la ville de Tous .
Vingt sept ans après la mort de Ferdowssi et l'épisode du messager porteur
des pièces d'or, un célèbre soufi voyageur du nom de Nasser Khosrow a
témoigné avoir vu cette digue dédiée au grand auteur du Livre des Rois.
Revenons aux funérailles de Ferdowssi : lorsqu'un musulman décède, la coutume
veut qu'un religieux prie sur son corps ; et l'imam de la ville avait refusé
de rendre cet ultime honneur au poète chiite.
Les chroniqueurs racontent que le grand maître soufi de cet époque, considéré
comme le pôle spirituel de son temps, nommé Sheik Abol Qassem Coraqani, se
déplaça aux funérailles de Ferdowssi et dirigea la prière . Or, compte tenu
des circonstances troublées de cete époque où les chiites, et les soufis en particulier,
avaient intérêt à se faire le plus discrets possibles vis à vis de l'occupant
sunnite, ce geste du grand maître est lourd de signification ; il n'aurait en
effet certainement pas pris le risque de manifester ainsi ouvertement la foi
chiite en bravant l'autorité religieuse de l'imam officiel s'il n'y avait eu
entre lui et le défunt un lien de maître à disciple. Ce geste lourd de
symbolique montre à coup sûr que Ferdowssi était un disciple très proche du
grand maître mystique.
Certains historiens sérieux ont prétendu que le Sheik soufi n'était en
réalité pas présent aux funérailles de Ferdowssi, qui se seraient donc
déroulées dans l'intimité , sans la présence d'aucune autorité religieuse.
Pour ces mêmes historiens, le Sheik se serait rendu sur la tombe de Ferdowssi
non pas le jour même mais le lendemain des funérailles, et il aurait à ce
moment-là récité la prière des morts en l'honneur de son défunt disciple.
Ce qui est certain, c'est que le Sheik Abol Qassem Coraqani a écrit avoir vu
à ce moment là un rêve montrant l'état de l'âme de Ferdowssi après sa mort
physique :Le sheik écrit avoir rencontré Ferdowssi au Paradis, dans un jardin
luxuriant , fleuri et verdoyant, vétu d'un grand " abba " ou robe
de derviche, de couleur verte, avec une couronne sur la tête au centre de
laquelle brillait un magnifique joyau lui aussi d'un vert éclatant.
Pour un mystique cmme le Sheik, tous ces symboles montrent sans équivoque le
rang spirituel très élevé occupé par l'esprit du grand poète dans les cieux
mystiques du huitième climat, au delà des sept mondes intermédiaires habités
par la grande cohorte des âmes moins évoluées .
C'est au réveil, après avoir vu ce rêve, que le Sheik aurait traversé la
ville pour se rendre sur la tombe de Ferdowssi et y réciter la prière des
morts.
La voie des rêves
Ce songe du Sheik Abol Qassem Coraqani est le troisième rêve très important
de la vie de Ferdowssi, après les deux rêves évoqués plus haut et qui avaient
déterminé sa vocation de poète traducteur.
Par ce troisième rêve nous est dévoilée sa connection spirituelle avec le
grand maître soufi de son époque ; pour lui, le rêve faisait partie du monde
de la prophétie, et un esprit saint était capables de tout voir à travers le
miroir du rêve !
Pourtant Ferdowssi n'était pas un religieux, s'attachant au dogme et à la
lettre , mais plutôt un mystique, appuyant ses croyances spirituelles sur ses
expériences du monde invisible dans le sillage de son maître .
Sa ville natale, Tous était en effet à cet époque le centre historique du
soufisme : les plus grands maîtres mystiques du soufisme iranien ont vécu
précisément à cet endroit, au cœur de la province de Khorasan, et à l'époque
de Ferdowssi, autour de l'an mille de l'ère chrétienne.
Tout ce qui fait l'essence du soufisme, ses techniques de méditation, le Zekr
et le Fekr, le mot même de " derviche ", provient de ce berceau du
soufisme historique. : c'est dans cette contrée, et plus spécialement dans la
ville de Tous, que s'opéra la transition entre l'ancien Iran mazdéen et l'Iran
islamique ésotérique représenté par le soufisme chiite.
En effet, lorsque les arabes envahirent la Perse par la mésopotamie, les
mages de l'époque rassemblèrent les plus importants manuscrits et , pour les
mettre à l'abri des envahisseurs, les envoyèrent à l'extrème Nord est du
pays, vers la province de Khorasan. Lorsque le dernier roi Sassanide prit la
fuite, après la bataille décisive de Qadessieh, tous les écrits consignant la
science, la culture et la spiritualité des anciens aryens mazdéens avait été
regroupés loin des villes importantes de l'Iran central et méridional, aux
confins des montagnes de l'asie centrale. Cette région devint donc, pour les
détenteurs des anciens mystères zoroastriens et des connaissances ancestrales
de la tradition persane, une sorte de sanctuaire ou continuait de briller la
flamme de la sagesse des mages.
De même qu'en occident les anciens druides, détenteurs de la connaissance
ésotérique des celtes, se fondirent dans les nouveaux ordres monastiques lors
de la christianisation de l'Europe entre le sixième et le dixième siècle de
l'ère chrétienne, et utilisèrent ensuite la construction des cathédrales pour
tenter de transmettre et de pérénniser leur science sacrée,qui n'était pas
écrite mais seulement l'objet de transmission orale de maître à disciple, de
même les mages de la perse ancienne durent user de stratagèmes pour assurer
la survie de ce qui constituait l'essence et les fondements spirituels de
leur civilisation ;
par chance, une bonne partie de cette connaissance était écrite, à peine
voilée sous forme de contes et d'histoires épiques.
Au fur et à mesure de l'islamisation du pays, les traducteurs érudits
adaptèrent les valeurs mazdéennes aux attributs de l'Islam conquérant, et en
particulier aux versets coraniques ayant une valeur ésotérique . Il existe en
effet dans le Coran deux sortes de versets : ceux qui ont simplement une
valeur exotérique, sans signification cachée, et ceux qui ont une
signification ésotérique, un sens spirituel profond, et recèlent des vérités
universelles.
C'est dans cette ambiance de nationalisme persan et de spiritualité active
sur fond d'une irrésistible islamisation que naquit Ferdowssi en l'an 329 de
l'Hégire, et qu'il vécut dans la ville de Tous, entouré des plus importants
maîtres spirituels soufis de l'époque.
C'est ainsi que, dans son Shah Nameh, il cite une quarantaine de rêves qui
sont essentiels dans la compréhension de l'histoire et dans le déroulé des
évènements : on peut même dire qu'en général tout événement du Shah Nameh est
consécutif à un rêve qui l'explique et qui le motive ; comme on l'a dit plus
haut, le Livre des Rois se déroule d'abord dans le monde invisible, avant
d'avoir des retombées dans le monde physique..
Les valeurs de la spiritualité iranienne
Ce trait est caractéristique de la vision du monde des persans, pour qui les
connaissances suprasensorielles jouent un rôle fondamental, contrairement aux
grecs, par exemple, connus pour être beaucoup plus rationnalistes et moins
visionnaires.
Le livre des rois met en exergue ces valeurs fondamentales de la culture et
de la spiritualité iraniennes :la suprématie constante du monde
suprasensoriel sur le monde physique, l'impuissance de l'homme à changer son
destin s'il n'a pas l'appui des forces spirituelles, et la nécessité pour
chacun de s'occuper d'abord de son propre progrès spirituel, sachant que,
riche ou pauvre, prince ou mendiant, chacun devra un jour quitter ce monde ,
et qu'il convient donc de se préparer à cette étape inéluctable.
Tels sont les messages essentiels du Shah Nameh.
Les chevaliers y sont impuissants devant la mort et ne peuvent changer leur
destin ;
C'est un livre de sagesse , truffé de symboles mystiques, et placé sous la
protection des ailes du Simorgh, le grand oiseau mythique , habitant des
cieux spirituels, qui intervient dans l'histoire de la Perse sous la forme de
l'homme ailé des célèbres bas reliefs de Persépolis.
Le grand chevalier Rostam est le seul de l'épopée à avoir traversé avec
succès les sept épreuves de la chevalerie spirituelle, et , à ce titre, il a
constamment l'ombre du Simorgh au dessus de sa tête.
Dans son livre " Le langage des oiseaux ", Attar explique comment
doit s'y prendre un oiseau pour traverser les sept épreuves spirituelles ;
Dans son Shah Nameh, Ferdowssi montre le rôle que joue le Simorgh dans
l'histoire de l'humanité.
C'est donc un livre essentiellement mystique avant tout.
Pourtant Ferdowssi n'a pas eu le temps de parachever son œuvre gigantesque ;
il est certaines histoires du Xodaï Namak , porteuses elles aussi d'un
message spirituel, qu'il eût sans doute aimé traduire en persan, comme la
légende du vieillard Arach .
La légende du vieillard Arach
La légende se déroule lors d'une invasion de l'armée turque, descendue des
montagnes du Nord vers le plateau iranien où elle défit l'armée persane et
s'enfonça jusqu'au centre du pays . Les iraniens vaincus demandaient un
accord de paix délimitant de nouvelles frontières. C'est alors que les turcs,
voulant terminer d'humilier leurs adversaires vaincus, proposèrent qu'un
archer iranien, positionné à la limite du territoire conquis par l'avancée
turque, lance une flèche vers le Nord, dans la direction de l'ancienne
frontière située à des milliers de kilomètres de là ; le point d'impact de la
flèche iranienne délimiterait la frontière nouvelle ! Les turcs se gaussaient
: une flèche , même lancée par un archer expérimenté et portée par le vent,
ne pouvait raisonnablement dépasser quelques centaines de mètres !
L'essentiel des riches plaines iraniennes leur étaient donc acquis à coup
sûr, et la brillante civilisation persane était humiliée…
C'est alors qu'un viellard nommé Arach se proposa pour lancer la flèche.
Arach n'était pas bien musclé physiquement, mais c'était un homme d'une
grande sagesse, substanciellement évolué ; Arach monta au sommet d'une
montagne et tira sa flèche..
Au même instant, il fit sortir son âme de son corps physique et porta la
flèche dans les airs jusqu'à la frontière turque , où il fit pénétrer la
flèche dans le tronc d'un arbre de la ville de Marv, auTadjikistan actuel. La
flèche avait voyagé toute une journée , et parcouru ainsi quatre à cinq mille
kilomètres, portée par l'âme du vieillard !
Arach avait mis son âme dans cette flèche, et s'était sacrifié pour
l'indépendance de la Perse.
Le message de la légende d'Arach est qu'un homme spirituellement évoluer
peut, même seul, réaliser des prodiges, et en l'occurrence réussir ce que
toute une armée n'avait pas pu mener à bien, à savoir expulser l'ennemi et
garantir l'indépendance du pays.
C'est un conte très important sur le rôle des hommes substanciellement
évolués dans l'évolution historique d'un peuple.
L'histoire de l'Iran, en particulier, est parsemée d'interventions de
mystiques isolés influençant de manière décisive le cours des évènements
historiques.
Cette légende tirée du Xodaï Namak montre, s'il en était besoin, que le fil
conducteur de l'ancien Livre des Rois en pahlavi était également la pure
spiritualité, et non pas la force physique et l'adresse des héros chevaliers.
Ferdowssi, baigné depuis sa plus tendre enfance dans le milieu soufi de sa
ville natale de Tous, croyait en ces mêmes valeurs et ce livre éminement
spirituel a tout de suite trouvé un écho dans le cœur du jeune poète, qui en
a été enthousiasmé : à travers son Livre des Rois, c'est en fait sa propre personnalité
et sa vie spirituelle que nous dévoile Ferdowssi, comme dans un miroir de
l'âme .
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